« Pour une organisation qui rassemble les musulmans progressistes de France » (L’Obs, 28 avril 2018)

« Comment se fait-il qu’il n’existe toujours pas en France une organisation qui rassemble les musulmans progressistes ? Un mouvement qui fasse exister publiquement les positions de toutes celles et ceux qui ne veulent pas se laisser enfermer dans une alternative fermée : l’adhésion à un islam conservateur, l’abandon de l’islam. Un mouvement qui donne une voix à toutes celles et ceux pour lesquels la foi musulmane est synonyme de quête vivante de sens, au lieu d’être un rituel figé ; de liberté de conscience vis-à-vis des dogmes au lieu de soumission paresseuse ; d’égalité des sexes au lieu de domination masculine ; de tolérance et de non-violence au lieu d’antisémitisme et de rejet de l’autre ; d’une contribution active à la société française au lieu du repli sur soi.

J’étais samedi à Paris à un rassemblement de ces musulmans progressistes. Cent cinquante personnes étaient là, venues de toute la France et de Belgique, pour réfléchir et dialoguer ensemble sur tout ce qui les caractérise et les distingue. Quel bonheur de voir exister cet islam des Lumières ! Une fois de plus, je voyais là, devant moi, la prodigieuse vitalité de cet autre islam dont jamais ou presque les médias ne parlent ! Toute cette jeunesse notamment, qui refuse l’obéissance mécanique et contrainte à la tradition pour s’engager à l’inverse dans l’aventure périlleuse de ce que j’ai appelé en 2006 un « self islam » : un islam personnel dans lequel chacun prend la responsabilité de décider de son propre à l’islam, de sa propre façon d’être musulman.

Rien de plus difficile que cela ! D’abord parce qu’en matière de religion, ce que la tradition a imposé pendant si longtemps comme sacré semble intouchable et indiscutable. S’en libérer, c’est oser transgresser un tabou – et être assez fort pour vivre cette transgression non pas comme une trahison mais comme un acte de foi. Ensuite, parce que, dans ce domaine comme ailleurs, on s’expose au danger de faire n’importe quoi de sa propre liberté. Comment s’en saisir avec discernement ? C’est là qu’une éducation véritable est indispensable, qui apprenne à exercer cette liberté spirituelle selon une inspiration véritablement intérieure – la voix du cœur – et dans le respect d’autrui, un esprit de fraternité sans frontières de couleur ni de croyances.

Beaucoup de consciences musulmanes vivent selon de tels principes. Mais leur présence reste invisible, justement parce qu’une telle démarche de vie n’est ni bruyante, ni agressive, ni démonstrative. Elle se manifeste seulement dans la droiture d’une éthique personnelle, dans une qualité d’être au quotidien. Je loue cette discrétion, qui est celle de l’honnête homme ou de l’honnête femme. Mais n’est-il pas temps pour cet autre islam de faire son coming out ? N’est-il pas temps pour cet islam des Lumières de rayonner ? Si, bien sûr. C’est nécessaire, crucial.

La plupart des musulmans, qui ont choisi pour eux-mêmes cette voie éclairée, ouverte, se sentent terriblement seuls. Ils ont l’impression d’être des exceptions dans la communauté, des sortes d’aliens, parce qu’ils ont eux-mêmes intériorisé l’image de la communauté musulmane comme un bloc conservateur. Souvent, ils culpabilisent d’être différents et cela les inhibe dans l’expression de cette différence. Mais, ce faisant, ils sous-estiment ce qui est en réalité la profonde diversité interne de la communauté musulmane. En son sein, les musulmans progressistes sont beaucoup plus nombreux qu’ils ne le croient. S’ils sont isolés, ce n’est pas parce qu’ils sont rares, c’est qu’ils restent éparpillés. Voilà pourquoi il est temps maintenant qu’ils s’organisent en mouvement ou fédération, peu importe le nom, c’est-à-dire en courant présent dans l’espace médiatique, intellectuel et politique. Faire exister publiquement, collectivement, cet islam des Lumières est la seule manière de rallier les éparpillés, de contrer l’offensive de l’islam salafiste et de réhabiliter l’image d’une religion synonyme aujourd’hui d’obscurantisme dans trop d’esprits. »

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