Édito – Charte des Héritiers de l’Islam (avril 2017)

Bonjour à tous et à toutes. J’aimerais lancer un appel. Nous, héritières et héritiers de l’Islam, avons reçu en legs une culture spirituelle aujourd’hui prise en otage par la barbarie. Face à cela, il est temps de réagir. Nous ne pouvons pas laisser ce bien immense qui est le nôtre aux mains de ceux qui le dénaturent au nom d’une vision étroite et rétrograde de ce qu’il représente, ni le laisser pervertir par des monstres terroristes. C’est pourquoi nous ne pouvons plus nous contenter de répéter qu’il faut « réformer l’islam ». Si nous voulons vraiment le faire, si nous voulons vraiment faire naître en nous et autour de nous un « Islam des Lumières », alors il nous faut proclamer solennellement deux principes :

  1. Un principe de liberté personnelle : chaque héritière ou héritier de l’islam revendique pour lui-même et pour tous les autres le droit et la responsabilité de vivre entièrement libre vis-à-vis de tout ce que la tradition a imposé jusqu’ici – à savoir les cinq piliers (témoignage de foi, prière, jeûne, aumône, pèlerinage) et la Sunna (normes de conduite).

Le temps de l’application systématique et obligatoire de ces préceptes est révolu : chacun doit maintenant apprendre l’autonomie intérieure, c’est-à-dire s’exercer à reconstruire par lui-même sa spiritualité à partir de questions auxquelles nul ne répondra plus à sa place : « De quoi ai-je réellement, personnellement, profondément besoin sur le plan spirituel ? », « Qu’est-ce qui dans l’ensemble des sagesses du passé et du présent, de l’islam et d’ailleurs (méditation, lectures, prière, rites, culture des vertus, choix de vie au service d’idéaux ou de valeurs, etc.), peut me permettre de grandir en humanité, de vivre un progrès d’être et de conscience, de m’accomplir et d’aider toute vie sur terre à s’épanouir ? ».

Nul n’a le droit d’interférer dans cet examen de conscience, auquel toute éducation spirituelle doit s’attacher à initier les individus. Personne – aucun dignitaire religieux, aucune autorité locale ou familiale – n’a le droit d’imposer à autrui sa vision de l’islam comme la seule vraie ou bonne manière de le pratiquer. A chacun de créer son propre rapport à l’islam, par l’exercice de sa réflexion et de son discernement, par la méditation, ainsi que par le dialogue et le compagnonnage avec tous ceux, musulmans ou non, croyants ou non, qui sont eux-mêmes engagés dans une quête de sens et qui s’enrichiront mutuellement de leurs différences et de leurs questionnements croisés. C’est tous ensemble maintenant – par-delà le gouffre entre religion et athéisme – que nous devons nous entraider pour méditer les grandes questions de la condition humaine, relatives à la justice, à la vérité, au bonheur, à l’amour, au sens de la vie et de la mort.

Héritiers de l’islam, porteurs d’un Islam des Lumières, nous revendiquons le passage de la sharîʿa (« loi religieuse ») au droit de chaque conscience à trouver par elle-même et pour elle-même sa voie droite (sirât al-moustaqîm). Nous proclamons le droit d’ijtihâd (« effort d’interprétation personnelle du Coran et de la tradition ») pour tous et sans ligne rouge face à ce qui serait « trop sacré » pour qu’on le remette en question. Nous affirmons pour chacun le droit personnel aussi bien de définir par soi-même son propre rapport à la religion que de changer de religion ou de n’en avoir aucune – sans risquer donc d’être condamné comme apostat. Nous considérons que le mot islam ne veut pas dire « soumission » mais « consécration et paix » : « consécration libre de soi à ce que l’on juge personnellement juste et bien », et « paix et miséricorde entre tous les êtres humains ainsi qu’envers la nature tout entière ».

Ce principe ne fait au fond que suivre le fameux verset coranique « Lâ ikrâha fî Dîn » (« pas de contrainte en religion ») : chaque femme et chaque homme de culture islamique doit être reconnu de droit entièrement libre et responsable de son choix en matière de vie spirituelle, morale et sociale.

  1. Un principe de critique historique : chaque héritière ou héritier de l’islam condamne sans appel et s’engage à combattre avec la plus grande détermination tout ce qui dans l’histoire passée et présente de l’islam s’oppose aux principes humanistes universels.

Ces principes qui doivent servir de critère et de but à la réforme complète de l’islam ont plusieurs conséquences : le respect absolu de la dignité de toute personne humaine ; le refus de toute violence et vengeance envers quiconque ; l’égalité parfaite entre les sexes et la promotion constante des droits des femmes ; le rejet de toute discrimination, de tout racisme et de l’antisémitisme ; la tolérance envers toutes les visions du monde et plus encore la fraternité à l’égard de ceux qui les défendent ; la liberté personnelle de conscience, de réflexion et d’action ; la lutte pour la justice sociale et contre toutes les inégalités entre les classes ou les peuples ; le développement pour chacun des moyens de prendre sa vie en mains et de viser l’accomplissement de soi ; l’accès de tous à l’instruction la plus avancée possible ; le droit d’exercer librement sa raison et son esprit critique sur tous les sujets ; la liberté de la science vis-à-vis de ce que disent le Coran et les autres textes sacrés sur la création de l’univers et de l’homme, sans concurrence entre ce récit symbolique et la connaissance rationnelle ; la démocratie sans aucun pouvoir politique de la religion ; l’adaptation de la religion à chaque contexte de société dans le respect des lois, de la culture et de l’art de vivre de cette société ; la lutte pour les droits des animaux et pour le développement durable.

La longueur de cette liste montre l’ampleur du travail critique et créateur à accomplir. Chaque héritier de l’islam s’engage à faire triompher ces principes dans l’humanité, et à les faire vivre dans sa vie personnelle.

Toute violation de ces principes qui serait commise au nom de l’islam est illégitime, sans aucune exception. Toute femme et tout homme sur la terre qui partagent ces principes sont notre sœur et notre frère en humanisme, qu’ils soient musulmans ou non. Notre Oumma (« communauté »), c’est l’humanité – une fraternité sans frontières entre tous les êtres humains, qu’ils soient athées, agnostiques ou croyants. Au-delà même de l’humain, notre sœur et notre frère sont tous les êtres vivants.

Au lieu de répéter de façon stérile que le « vrai islam » respecte les droits de l’homme et du vivant, nous, héritières et héritiers de l’islam, porteurs d’un Islam des Lumières, nous mobilisons pour construire une nouvelle culture islamique qui soit véritablement l’expression de ce respect ! J’appelle toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent dans les deux principes de cet Islam des Lumières à les faire connaître par tous les canaux et réseaux possibles, en les traduisant dans toutes les langues afin de les porter à la connaissance du plus grand nombre. J’appelle aussi bien les non-musulmans que les musulmans à manifester leur adhésion à ces principes, afin d’affirmer la profonde convergence de l’Islam des Lumières avec les grands principes de l’humanisme universel.

Trop de musulmanes et de musulmans cherchent aujourd’hui en vain une troisième voie au-delà de l’alternative fermée entre le refuge dans la répétition mécanique de la tradition (taqlîd) ou son abandon pur et simple. Je propose cet Islam des Lumières comme moyen pour chacune et chacun de conserver une fidélité à notre héritage tout en le renouvelant au présent et vers l’avenir. Ce qui reste vivant de l’islam pour nous ses héritières et héritiers, c’est ce que chacun aura décidé de conserver des trésors de sagesse du passé pour inspirer sa vie spirituelle et pour œuvrer à la paix, la justice et la fraternité entre tous les êtres humains.

Salâm à chacune et à chacun,

Abdennour Bidar.

(Cette charte a été publiée dans la postface de la nouvelle édition d’Un islam pour notre temps, Paris, Éditions du Seuil, 2017, p. 135-139)

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