La revue La Fraternité d’Abraham (numéro de décembre 2021) présente mon travail et mon engagement

ABDENNOUR BIDAR, PROPHÈTE DE L’ÂME

Par Patrice Obert

Membre du comité directeur de la Fraternité d’Abraham Président de Ecritures et Spiritualités et des Poissons Roses

Abdenour Bidar promène avec simplicité sa carrure de rugbyman. Grand admirateur du Clermont Université Club, il garde de sa pratique de ce sport le goût de la persévérance, l’audace de la percée, le sens du collectif. Il peut être déroutant de voir cet homme trapu développer avec brio ses réflexions intellectuelles et s’adresser, à celles et ceux qui viennent l’écouter, avec une étonnante fraîcheur de ton et l’envie de transmettre ses convictions et de leur parler du fond du cœur. On ne sort jamais indemne d’une conférence d’Abdennour Bidar.

Je n’ai pas la prétention de brosser un portrait exhaustif de ce philosophe, ancien élève de l’ENS, croyant musulman et soufi, essayiste, par ailleurs inspecteur général de l’Education nationale, plus spécialement chargé de la question de la laïcité au Ministère de l’Education nationale.

Depuis 2004, Abdennour Bidar trace un même sillon en s’adressant à ses frères musulmans et à ses frères occidentaux. Il se définit en effet par l’appartenance à deux cultures, l’islam de sa famille, l’Occident de son éducation et de sa langue. Il parle de lui comme d’un « isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident ». Avant l’année 2015, ensanglantée par les attentats de janvier (Charlie-Hebdo) et de novembre (Bataclan), il interroge ses coreligionnaires dans plusieurs ouvrages, Un islam pour notre temps (Seuil, 2004), Self Islam, histoire d’un islam personnel (Seuil, 2006), L’islam sans soumission (Albin Michel, 2008). Mais son propos prend de l’ampleur après le choc terrible de cette année-là. Dès janvier, il publie une Lettre ouverte au monde musulman (Les Liens qui libèrent, 2015), puis élargit son appel avec son Plaidoyer pour la fraternité (Albin Michel, 2015). Inlassablement il revient à la charge, tisserand de l’espérance, jusqu’à faire paraître un drôle de poème épique en prose en 2021, Révolution spirituelle ! (Almora) suivi la même année d’un essai au titre surprenant Génie de la France (Albin Michel).

Que nous dit-il ? Nous vivons une phase de transition qui doit nous mener vers une civilisation humaine de la fraternité universelle, car l’humain a été créé pour être lui-même créateur dans une relation « à l’infini qu’il porte en lui- même et qui l’attend au-delà de lui-même ». Cet accouchement est difficile car il doit prendre acte que nos deux civilisations sont moribondes. L’une et l’autre, en miroir, ont perverti ce lien. L’Occident l’a coupé en nous mettant face au néant. Il ne nous offre plus qu’un univers de consommation, matériel, dominé par l’argent et la technique. L’islam a utilisé ce lien pour ligoter les musulmans dans une « religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive ». Ce qu’il résume dans une formule lapidaire « tan- dis que l’Occident a tranché le lien sacré entre l’homme et l’infini, toi [cher monde musulman], tu étrangles l’homme avec ce même lien de l’infini ». Les occidentaux accusent l’islam d’avoir mis en place un système de soumission, les musulmans accusent l’Occident d’avoir basculé dans le matérialisme.

Or le secret de l’islam, selon Abdennour Bidar, est d’avoir fait de chaque être humain le khalife de Dieu sur Terre. Mais l’islam est devenu une « religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience ». Quant à l’Occident, s’il a apporté les droits de l’homme, le progrès scientifique et la sortie de la religion, il s’est dévoyé dans un hymne à l’individu, méconnaissant cet enseignement de toutes les sagesses, un être humain n’est rien sans les autres. Comme l’Occident « ne connaissait plus rien à la magie du lien sacré, celle-ci s’est retournée contre lui en fabriquant aussitôt des liens diaboliques : [ceux] de l’aliénation des masses aux fascismes et aux totalitarismes du XXème siècle, les liens de servitude au capitalisme puis au libéralisme ».

Une mission l’obsède : comment éclairer les chemins du présent en rendant vivant nos héritages ? Comment relire nos traditions spirituelles comme des ressources infinies capables de nous aider aujourd’hui ?

Il faut sortir des sentiers communs. Ainsi, l’alternative l’islam est incompatible avec la Modernité/ l’islam est parfaitement compatible avec elle, est mortifère. Revenir au texte et les confronter à la vie, aux pensées contemporaines. Abdennour Bidar confirme cette évidence trop souvent oubliée : un texte religieux ne vaut que par la lecture qu’en font les contemporains. Quelle lecture font du Coran les musulmans d’aujourd’hui ? Ceci vaut pour tous les croyants.

Quant à nous, occidentaux, fils des Lumières, nous devons prendre conscience que la Modernité a oublié, méprisé la dimension spirituelle de l’être humain. Nos systèmes politiques, économiques, intellectuels enferment l’individu dans des fonctions matérielles de production et de consommation et étouffent son âme. L’âme… Il y a bien longtemps que nous n’avions pas entendu parler d’elle. Particulièrement dans notre France, si originale avec son taux de non-croyants atteignant désormais près de 50% de la population. Catherine Challier, philosophe spécialiste d’Emmanuel Lévinas, n’écrit-elle pas, dans son récent ouvrage Comme une clarté furtive – Naître, Mourir (Bayard), « de tels propos paraissent relever de spéculations d’un autre âge et le mot même d’« âme » a perdu de son aura pour beaucoup de gens ». Cette âme de notre pays, Abdennour Bidar cherche à la cerner dans son dernier livre Génie de la France. Il la voit dans notre quête d’une « spiritualité laïque », qu’il définit d’une façon originale dans la mesure où elle nous orienterait vers une nouvelle alliance du spirituel et du politique. Laïcité comme double ascèse : une ascèse individuelle de chacun (face à la paresse ou la lâcheté de sa pensée, aux illusions et aux vanités de son ego) et une ascèse de l’Etat, qui doit faire respecter la neutralité de l’Etat.

Notre époque se caractérise selon moi par de multiples signes désespérants (inutile de revenir sur tous les maux qui nous accablent et font le lit de l’actualité) et de non moins nombreux signaux faibles, qui témoignent qu’un monde nouveau est en germe, à bas bruit. Au cœur de cette renaissance silencieuse, la redécouverte de la « personne reliée » (chère au chrétien, disciple d’Emmanuel Mounier, que je suis) témoigne de la nécessité, et de l’évidence, de tisser des liens, entre nous, humains, entre nous et la création, entre nous et cette transcendance qui nous dépasse. Autrement dit, pour reprendre l’expression d’Abdennour Bidar, de prendre soin des « trois liens d’or : le lien à soi, le lien à autrui, le lien à l’univers : intériorité, fraternité, unité ». Je me retrouve pleinement dans la démarche d’Abdennour Bidar. Dès 2006, j’ai cherché dans un essai consacré à Modernité et monothéismes (Karthala) à identifier le rapport compliqué entre notre modernité et les trois branches monothéistes, m’interrogeant – sans doute de façon maladroite – sur la signification historique et théologique de l’apparition successive de ces trois religions qui n’en finissent pas de se « réveiller » l’une l’autre et d’apporter à notre monde l’appel, ou le rappel, que notre univers n’est pas que matière. Abdennour Bidar nous invite à retrouver en nous-même le vide par une pratique spirituelle quotidienne de la méditation et de la prière, ce vide qui seul peut nous mettre en tension avec le Tout-Autre et nous redonner de « l’altitude ».

Face au morcellement spirituel contemporain, aux ébranlements de nos religions comme institutions, aux interrogations majeures de nos sociétés, aux impasses enfin auxquelles se confronte une globalisation mercantile, la relecture des écrits du monothéismes, Bible, Evangiles, Coran mais aussi des grands textes des traditions et sagesses orientales est, selon Abdennour Bidar, une clé capable de nous ouvrir le vocabulaire de la promesse et de l’eschatologie, la compréhension du « il va se passer des événements… ». Toutes nos civilisations, y compris l’Inde et la Chine « vont devoir entrer à leur tour dans cette humble logique de la contribution globale, du partage mondial de leurs crises, de leurs maladies et de leurs remèdes ».

Abdennour Bidar s’engage personnellement, non seulement par ses écrits, dans lesquels il ose se confier sur son enfance et ses expériences mystiques, mais aussi en fondant, dès août 2015, avec la psychologue Inès Weber, le Sésame, un centre de culture spirituelle où athées, agnostiques, croyants de toutes confessions peuvent venir vivre et partager ensemble leurs grandes questions de sens, sans frontières, sans dogmes et sans hiérarchie, en se nourrissant aux héritages des traditions de sagesse – philosophique, mythologique, religieuse, mystique, poétique – d’Orient et d’Occident [ centre-sesame.fr ].

Abdenour Bidar reste ouvert aux critiques que tels ou tels aspects de son œuvre peuvent susciter, sur son analyse du sacré, sa conception d’une « spiritualité laïque » ou le risque d’un syncrétisme ou d’un relativisme. Il n’en reste pas moins une voix particulière, exigeante et bienveillante, à beaucoup d’égards prophétique, par laquelle il nous invite à réinterpréter sans nous lasser les textes anciens en les confrontant au monde contemporain afin qu’ils nous aident à donner du sens au monde et à surmonter nos peurs.

FRATERNITÉ D’ABRAHAM | N°192

« Ce 11 janvier où la France s’est réveillée! » (Huffpost, 11 janvier 2020)

Il y a cinq ans déjà…
Il y a cinq ans déjà,
Un 11 janvier de malheur et de désarroi,

La foule unie, rassemblée,
D’une France meurtrie défilait,
Silencieuse et Sidérée…

Un attentat meurtrier,
Insupportable, injustifié,
Venait de frapper
L’une de ses voix de liberté,
Qui avait simplement proclamé
Le droit de critiquer sans trembler,

Et nous étions tous là,
Unis contre un ennemi,
Mais à la fois aussi
Désemparés et renvoyés,
Dans le miroir du désespoir,
A tous les visages si noirs
De notre société si divisée.

Nous avions entrepris alors
De nous questionner encore et encore,
De nous mobiliser partout…
Et puis ce fut tout !

Qu’avons-nous fait depuis ?
Où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’élan fut magnifique,
De cette France tragique,
Mais le moment s’est enfui
Et le cours ordinaire de la vie
A repris.

« Il est urgent de retrouver de la sérénité dans le débat sur la laïcité » (Tribune l’Obs, 9 décembre 2019)

A l’occasion des commémorations du 9 décembre – journée anniversaire de la loi de 1905 portant séparation de l’Eglise et de l’Etat – le philosophe Abdennour Bidar, dans un vibrant plaidoyer, défend une laïcité au service d’une république démocratique.

Lire l’article sur le site de l’Obs

La laïcité au premier plan des passions françaises

Tel est le contexte général qui explique que, après un siècle ou presque de sommeil tranquille, la question de la laïcité ait fait ces dernières années son grand retour au premier plan des passions françaises. Si elle s’est imposée peu à peu depuis l’affaire des foulards de Creil en 1989 en tête du hit-parade de nos débats intellectuels, politiques, médiatiques, c’est que notre société a vécu le « retour du religieux » d’une manière spécialement sensible, douloureuse, pour deux raisons au moins.

La première raison est la nature historique du « républicanisme » français. Celui-ci est presque constitutivement hostile à l’expression sociale des identités religieuses, et plus généralement de toute identité ou appartenance particulière qui oserait concurrencer dans le champ public sa volonté de ne voir « qu’une seule tête », à savoir celle du « citoyen » ne se définissant et ne jurant que par « l’universel » des valeurs de « liberté, égalité, fraternité ». La seconde raison est le conflit frontal de ce républicanisme français avec l’invasion culturelle d’une « démocratie libérale » d’inspiration anglo-saxonne qui a réussi ici également, en France, à persuader nombre d’esprits que toutes les identités sont légitimes à s’exprimer sans frein dans l’espace public, sans quoi le néosacro-saint « individu » est fondé à hurler à la stigmatisation et à la discrimination de sa non moins sainte « différence ».

Entre les partisans de ces deux visions de la société, dont les excès sont aussi intolérants l’un que l’autre, l’antagonisme est à présent total. Ils se déchirent en particulier au sujet de la laïcité, chacun revendiquant sa juste compréhension et accusant l’autre de l’avoir dévoyée. Les républicains accusent la laïcité d’être détournée de son sens lorsqu’elle menace à leurs yeux de se faire trop « démocrate », en devenant « ouverte » à l’expression publique du religieux sur le mode des « accommodements raisonnables » du Québec.

« Libérons-nous ! des chaines du travail et de la consommation » (Blog Le Monde, 12 juin 2018)

Abdennour Bidar , docteur en philosophie, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Lettre ouverte au monde musulman » et  » les Tisserands« . Déjà, dans « Plaidoyer pour la fraternité » (1)  écrit après les attentats de 2012 à 2014 , il préconise, pour faire vivre cette fraternité, dix mesures dont l’instauration d’un revenu universel.  Avec ce dernier ouvrage : « Libérons-nous des chaines du travail et de la consommation » il nous montre combien l’allocation d’un revenu universel et inconditionnel peut être une mesure émancipatrice pour l’ensemble des citoyens.

« Le revenu universel est une utopie réaliste » (Libération, 9 juillet 2018)

« Cette mesure de justice sociale et de redistribution des richesses pourrait aussi, pour le philosophe, remettre du collectif et de la spiritualité au cœur de la société. Un de ses derniers ouvrages les Tisserands (éd. Les liens qui libèrent, LLL) mettait en lumière des citoyens tentant, à leur échelle, de recréer du lien entre les individus dans notre société en crise. Dans son nouvel essai Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consommation (éd. LLL), Abdennour Bidar aborde un sujet sur lequel on ne l’attendait pas forcément, lui, le philosophe membre de l’Observatoire de la laïcité plus connu pour ses travaux sur l’islam, la sécularisation ou encore la fraternité : le revenu universel.

« Libérons-nous : le revenu universel n’a pas dit son dernier mot » (Matthieu Aron, L’Obs, 14 juin 2018)

« Dans « Libérons-nous », le philosophe Abdennour Bidar défend cette mesure. L’unique moyen, selon lui, de sortir de « l’esclavage du capitalisme ». Explications.Quelle mouche a piqué Abdennour Bidar ? s’est-on demandé en ouvrant son dernier essai. Le philosophe, chroniqueur à « l’Obs », y défend une utopie que l’on croyait enterrée pour un bon bout de temps. Le revenu universel ! L’idée semblait ne pas avoir résisté aux sarcasmes de ses détracteurs lors de la dernière campagne présidentielle. Abdennour Bidar la ressort pourtant, avec un enthousiasme communicatif, sinon convaincant.

« Mohammed Iqbal, un révolutionnaire en islam ? » (Saphirnews, 24 novembre 2017)

« Philosophe, avocat, théologien, musulman héritier de la spiritualité indienne et connaisseur de la philosophie occidentale, Mohammed Iqbal (1877-1938) a laissé une œuvre riche, poétique, métaphysique, subtile, et qui fournit aujourd’hui aux musulmans des réponses pour demain. Philosophe lui-même, Abdennour Bidar republie l’analyse de son œuvre (« L’Islam spirituel de Mohammed Iqbal », Éd. Albin Michel, édition augmentée de « L’Islam face à la mort de Dieu ») et remet en valeur l’héritage laissé par Iqbal.